Deux romans pour un film

Deux romans pour un film

Les Aventures de Bernard et Bianca furent terminées onze ans après le décès de Walt Disney. Pourtant, ce film fut bel et bien son projet. Les dirigeants ne l'oublièrent pas au moment de donner un nouvel élan aux Studios.

Les Studios Disney ont apporté une touche d'humour supplémentaire aux romans de Margery Sharp en intégrant au film des personnages secondaires drôles et attachants comme Orville, l'albatros au fort potentiel comique.

En 1959 paraît en Angleterre The Rescuers (en français, les Sauveteurs, publié en 1977 dans la collection Idéal-bibliothèque, Hachette), premier roman de la série éponyme de Margery Sharp. Dès la sortie du deuxième titre, Miss Bianca (en français, Au secours de Penny), en 1962, Walt Disney, séduit, acquiert les droits d'adaptation de toute la série. Son premier projet était d'utiliser le concept et Miss Bianca pour réaliser un moyen métrage dans la veine de Winnie l'ourson. Mais très vite, il envisage un long métrage.

Délivrer le poète

L'intensité de l'action de The Rescuers, le contenu émotionnel et les personnages du roman inspirent les neuf scénaristes, dont Burny Mattinson, Ted Berman et Franck Thomas. Ils s'appuient sur l'intrigue initiale : deux souris membres de la Société d'aide aux prisonniers sont chargées d'aller délivrer un poète norvégien enfermé dans une forteresse. En effet, le poète "écrit en vers libres", et les souris sont favorables à la liberté d'expression. Les scénaristes reprennent l'idée pour imaginer une mission consistant à délivrer un poète prisonnier d'un régime totalitaire, dans une région de Sibérie, puis envisagent de remplacer le poète par un ours polaire. Nous sommes en 1966, l'idée colle parfaitement au contexte de la guerre froide. Mais Walt Disney déteste l'idée de voir mêler ses productions à des enjeux politiques. Il refuse ce scénario, déclarant d'après certaines sources : "Non, je n'aime pas ça, c'est trop négatif,trop angoissant. Dans un avenir très proche, nous pourrions être amis avec les Russes."

Les scénarios se multiplient

Après la mort de Walt Disney, en 1966, d'autres romans de la série de Margery Sharp sont étudiés (il y en aura neuf, dont le dernier en 1978). Ce n'est qu'en 1973 cependant que le projet est véritablement relancé, avec l'équipe de scénaristes dirigée par Larry Clemmons. Ils imaginent d'abord mettre en scène un ours nommé Louis, enfermé dans un zoo dont il s'échappe grâce aux deux souris, Bernard et Bianca. Ne restera de cette idée qu'une séquence du début du film, où Bernard et Bianca traversent un zoo. L'ours est remplacé par un lion dans un autre projet, rapidement abandonné lui aussi. Enfin, l'équipe se concentre sur le deuxième roman de Sharp, Miss Bianca, et puise largement cette fois dans cette histoire à rebondissements : Bianca, accompagnée de Bernard, sauve Penny, une orpheline, des griffes d'une cruelle grande duchesse qui vit dans un palais de diamant et frappe la fillette, dont les cris de douleur sont pour elle "une note humaine" distrayante. Dans le film, la grande-duchesse devient une prêteuse sur gages, Médusa, et c'est en Louisiane qu'elle séquestre Penny, pour faire main basse sur un superbe diamant. En se rendant à l'orphelinat de Penny pour enquêter, Bernard et Bianca longent les cages d'un zoo : un clin d'oeil à l'un des scénarios précédents.

Le clin d'oeil du lion

Dans The Rescuers, de Margery Sharp, un tableau illustrant la fable d'Esope Le Lion et la Souris trône au-dessus de la tribune des orateurs. On l'aperçoit dans le film, derrière la tribune de la SOS Société. En effet, les fables d'Esope ou de la Fontaine sont une source d'inspiration précieuse pour les Studios Disney. Sur ce qui ressemble à une tapisserie déroulée, le lion accompagne le fondateur de la SOS Société : la souris Euripide, référence cocasse à un dramaturge de la Grèce antique.

Le passage de flambeau

Les Aventures de Bernard et Bianca marquent un tournant dans l'histoire des Studios Disney. C'est le dernier film réalisé sous la houlette de plusieurs des Neuf Sages, avant qu'ils ne passent la main à une nouvelle génération d'animateurs. Les Sages, ceux qui ont tout appris auprès de Walt Disney et oeuvré sur les plus grands classiques dès les années 1930; ont vieilli. John Lounsbery meurt en 1976, pendant la réalisation du film. Ollie Johnston et Franck Thomas annoncent leur départ en retraite, tout comme Milt Kahl. Avant de se retirer, ces maîtres guidèrent les nouvelles recrues et assurèrent ainsi la transition tout au long des quatre années de production du film Les Aventures de Bernard et Bianca. Eric Larson; quant à lui, est désigné pour recruter et former la nouvelle génération, tâche dont il s'acquittera pendant une dizaine d'années. Les Aventures de Bernard et Bianca mobilisèrent une équipe pléthorique de 250 artistes dont 40 animateurs; qui réalisèrent au total plus de 330 000 dessins et 750 décors. Les nouveaux s'entraînent, les anciens transmettent leur expérience, assurant la réalisation des scènes clés et supervisant l'animation des personnages.

Apprentissage et sang neuf

Entreprise dès 1971, la sélection de la nouvelle génération d'animateurs est digne de celle des grandes écoles. Sous la houlette d'Eric Larson, les Studios font venir une centaine de jeunes artistes du monde entier à la CalArts, l'école créée par Disney dès 1961, dans la banlieue de Los Angeles. Après un mois de formation, 35 d'entre eux sont sélectionnés pour faire un petit film d'essai. Finalement, 15 seulement seront les heureux élus, qui feront leurs armes sur les films en cours de réalisation. Parmi eux, les futurs grands animateurs Ron Clements, Andy Gaskill ou Glen Keane, qui rejoignent les équipes Disney en 1974.

Vers un nouvel âge d'or

Selon Randy Cartwright, les jeunes animateurs, eux aussi, apportèrent beaucoup au film. Les Aventures de Bernard et Bianca firent un pas de géant grâce à la collaboration des jeunes. Les anciens leur faisaient confiance, ce qui rendit le film si intéressant. Le bon accueil du film par la critique et son succès international apportent la preuve de la créativité de cette collaboration entre générations. Tous les ingrédients sont réunis pour le faire entrer au rang des grands classiques, et il fut à sa sortie comparé par la presse au Livre de la Jungle (1967) ou à Mary Poppins (1964). Un nouvel âge d'or s'ouvrait.

#Ashley

Norman56